Communication lors des journées doctorales du laboratoire PhiCo, Université Paris I Panthéon-Sorbonne.
Sans doute le projet même d’une histoire de la sexualité, comme chantier universitaire, littéraire, philosophique collectif, provient-il du sentiment qu’il se joue, dans cette « sexualité », autre chose que le plaisir. Ce qui, si l’on se souvient de la leçon de Foucault, est définitivement une idée moderne.
Je souhaiterais partir aujourd’hui d’une question qui constitue aussi le point de départ de mes recherches, et incidemment une partie du titre de ma thèse. Il s’agit en fait de (re)partir d’une question que Michel Foucault avait résolue à sa manière, et qui est : qu’y a-t-il d’historique dans la « sexualité » ?
Depuis ma première année de master, j’ai choisi de travailler sur un chapitre si ce n’est essentiel de l’histoire de la sexualité, du moins à mon sens l’un des plus intéressants : l’émergence du concept de perversion sexuelle dans la psychiatrie de la seconde moitié du XIXe siècle, et plus généralement, l’émergence d’une psychopathologie sexuelle dans les dernières décades du XIXe siècle, avant l’éclatement du discours sur les perversions au XXe siècle dans la sexologie proprement dite, la psychanalyse ou la criminologie. Si je poursuis mes recherches sur ce corpus dans le cadre à présent de ma thèse, c’est parce que mes recherches de master m’ont démontré que l’épistémologie de la psychopathologie sexuelle, et particulièrement l’histoire du concept de perversion, soulèvent des questions voire des problèmes méthodologiques et épistémologiques intéressants.
L’enjeu d’une telle recherche concerne ce qu’on pourrait appeler la valeur épistémologique de l’émergence des « perversions sexuelles » dans le champ des possibles, et ce qui constitue à la fois leur évènementialité historique ou leur nouveauté si l’on veut, et leur actualité. Par « valeur épistémologique », je n’entends pas ce que la psychopathologie du XIXe siècle peut nous apprendre sur les perversions sexuelles, ou ce que les perversions sexuelles peuvent nous apprendre sur la sexualité ; j’entends ce que le fait que nous possédions depuis peu le concept de « perversion sexuelle » peut nous apprendre sur ce que nous appelons « sexualité ».
L’histoire du concept de perversion permet donc de poser la question de ce qu’il y a d’historique dans la sexualité, de ce que signifie et de ce qu’implique le fait d’envisager la sexualité historiquement, pour des raisons sur lesquelles je vais revenir longuement.
- Les fondamentaux de l’approche foucaldienne.
Quoi qu’il en soit des sympathies et des antipathies philosophiques, il y a incontestablement un après Foucault sur ces questions, qui concerne la manière dont précisément on les pose.
En premier lieu, il faut rappeler que dans une perspective foucaldienne, l’histoire de la sexualité n’est ni une histoire des comportements ni une histoire des représentations. Dans la préface de L’usage des plaisirs (p. 10), deuxième tome de l’Histoire de la sexualité, Foucault précise que, je cite, « le propos n’est pas de reconstituer une histoire des conduites et pratiques sexuelles, selon leurs formes successives, leur évolution, et leur diffusion. « Ce n’est pas non plus mon intention, dit-il, d’analyser les idées (scientifiques, religieuses ou philosophiques) à travers lesquelles on s’est représenté ces comportements. Je voulais d’abord m’arrêter devant cette notion, si quotidienne, si récente de « sexualité » : prendre du recul par rapport à elle, contourner son évidence familière, analyser le contexte théorique et pratique auquel elle est associée. ».
Le recul pris par Foucault est tel qu’il le conduit à l’intuition fondamentale et fondatrice de sa démarche, qui est l’idée que la « sexualité » elle-même est le produit d’un dispositif de savoir/pouvoir historique. Si l’on devait formuler la réponse que Foucault apporte à la question de l’historicité de la sexualité, il faudrait donc commencer par souligner le déplacement qu’il lui fait subir. Ce déplacement est très bien résumé par Foucault lui-même, toujours dans la préface de L’usage des plaisirs : sa position implique, je cite, qu’on « s’affranchisse d’un schéma de pensée assez courant : faire de la sexualité un invariant, et supposer que, si elle prend, dans ses manifestations, des formes historiquement singulières, c’est par l’effet des mécanismes divers de répression, auxquels, en toute société, elle se trouve exposée; ce qui revient à mettre hors champ historique le désir et le sujet du désir, et à demander à la forme générale de l’interdit de rendre compte de ce qu’il peut y avoir d’historique dans la sexualité. » (p. 10 ; c’est donc de ce texte que je tire la formulation de ma question de départ). On reconnaît dans ce passage les traits principaux de ce que Foucault appelle l’hypothèse répressive, que l’on peut paraphraser comme suit : les comportements, les désirs et les plaisirs sexuels ont été tour à tour tolérés ou réprimés, désapprouvés ou encensés, et, pourrait-on ajouter, objets de souci moral ou scientifique, mais ont toujours été ce qu’ils sont.
Au contraire, l’idée de Foucault est que nous n’avons pas toujours eu une « sexualité », si l’on accepte le fait qu’avoir une sexualité suppose bien plus qu’expérimenter du plaisir avec nos corps, et précisément, suppose bien autre chose que cela. Le fait d’avoir une « sexualité » implique une certaine mise en série du sexe, du corps, des pratiques et du plaisir avec le savoir, la vérité, le pouvoir et les normes, et c’est de cette mise en série historiquement déterminée qu’il faut faire à la fois l’histoire et la critique dans l’histoire de la sexualité.
En matière d’histoire de la sexualité, l’après Foucault a donc essentiellement consisté à se départir du concept de « répression » au profit du concept de « normalisation » dans les rapports du pouvoir, du savoir, de la subjectivité et du « sexe ». Cette reformulation de l’histoire de la sexualité est à la fois philosophique et méthodologique, et participe de l’orientation générale des travaux de Foucault au cours des années 70, qui concerne l’analyse du triomphe historique et politique de la norme et de la normalisation, sur la loi et la répression.
Selon Foucault, le pouvoir assujettit, c’est-à-dire produit des sujets, des manières de sentir, de penser et d’agir, plutôt qu’il ne réprime ou institue des sujets, manières de sentir de penser et d’agir lui préexistant, lui étant logiquement extérieurs et antérieurs. Le concept de norme, et notamment de norme psychologique et médicale, est donc particulièrement approprié pour qualifier ce genre de rapport : au-delà de la distribution du normal et du pathologique, ce type de norme constitue des corps et des sujets essentiellement normés, c’est-à-dire soumis à un ensemble de normes de fonctionnement et de comportement, dans lesquelles ils sont précisément rendus intelligibles comme corps et sujets, et à partir desquels ils sont normalisés, c’est-à-dire auxquels ils sont technologiquement et discursivement assignés et réassignés. Dire que la sexualité est historique, c’est donc soutenir que nous avons une manière historiquement singulière de se considérer comme des « sujets sexuels », et que notre expérience de « sujets sexuels » est au cœur d’un dispositif de savoir et de pouvoir, qui en donne les modalités et les limites.
Cette réorientation philosophique emporte avec elle une nouvelle méthodologie, qui concerne notamment la manière dont Foucault entend faire l’histoire des savoirs. On peut résumer cette réorientation méthodologique comme le passage de la méthode archéologique, centrée sur les conditions de possibilité d’un savoir, à la méthode généalogique, qui se donne comme objectif l’analyse des modes d’assujettissement (disciplinaires et biopolitiques) qu’impliquent certains types de rationalité. La question de la formation des concepts (notamment psychiatriques en ce qui nous concerne) est supplantée par la problématique des stratégies de « savoir/pouvoir », ce qui conduit Foucault à envisager les concepts et les discours dans le cadre de leur efficacité stratégique. Pour reprendre le titre du cours au Collège de France de 1973-74, ce qui intéresse Foucault n’est ni la connaissance ni le savoir psychiatriques en tant que pures structures de rationalités, mais le pouvoir psychiatrique, c’est-à-dire la connexion étroite que cette structure de rationalité entretient avec la coercition politique des sujets et des corps.
C’est dans cette perspective que se placent la théorie queer et la pratique queer de l’histoire, qui constituent le fondement de l’approche contemporaine post-foucaldienne de l’histoire de la sexualité. La pratique queer de l’histoire est une généalogie du sujet moderne et des modes hégémoniques de subjectivation sexuelle, méthodologiquement et politiquement cohérente avec les postulats théoriques foucaldiens. Le queer est donc une déconstruction des catégories disciplinaires et normatives de la subjectivité, portée par des sujets marginalisés et disqualifiés par ces catégories. En ce sens, il n’y a pas une identité mais une « positionnalité » queer[1], un point stratégique de résistance « dis/qualifié » (au double sens de stigmatisé et dés-essentialisé). L’historicité des catégories normatives de la sexualité apparaît donc dans cette perspective comme une succession de types spécifiques de disqualification et de constitution des sujets, par le biais d’appareils conceptuels, discursifs et technologiques variés, qui peuvent être moraux, médicaux ou institutionnels, mais qui sont toujours politiques.
Dans une perspective foucaldienne, ou disons plus généralement, dans une perspective de déconstruction philosophique des catégories historiques de la sexualité, la psychopathologie sexuelle de la fin du XIXe siècle figure donc sans doute à raison en bonne place, comme le lieu d’une savante production à la fois de normativité sexuelle et de catégories sexuelles normatives.
- L’hypothèse normative.
Mais le corpus apparaît comme si efficacement balisé par les hypothèses foucaldiennes, qu’il semble presque impossible d’en proposer une autre lecture. Force est de constater que ce champ pourtant ouvert a donc tendance à se forclore, presque verrouillé par des hypothèses que j’appellerais, non sans malice, « normatives ». Il serait même tentant de forcer le trait, et de parler d’une « hypothèse normative » – avatar moderne et foucaldien de l’ « hypothèse répressive », naguère critiquée par Foucault –, qui dans sa globalité régit un ensemble non négligeable des histoires de la sexualité post-foucaldiennes, notamment concernant mon objet.
Dans la perspective de l’hypothèse normative, c’est la norme qui constitue le point focal, à la fois ontologico-historique, et historiographique.
Si je devais caractériser cette hypothèse normative de manière purement formelle, je dirais qu’elle combine trois thèses, qui dessinent les conditions de ce qu’il y a d’historique dans la sexualité.
a. Première thèse. Premièrement, c’est l’idée que ce contre quoi il faut lutter, et que ce dont on doit démontrer l’historicité, c’est ce que Foucault a appelé « la monarchie du sexe ». Le sexe, point idéal produit par ce que Foucault appelle le dispositif de sexualité, a une fonction de centralisation d’éléments disparates, ce qui explique la métaphore « du sexe roi ». Le sexe, dit donc Foucault, c’est l’idée, je cite, « qu’il existe autre chose que des corps, des organes, des localisations somatiques, des fonctions, des systèmes anatomo-physiologiques, des sensations, des plaisirs; quelque chose d’autre et de plus, quelque chose qui a ses propriétés intrinsèques et ses lois propres. »[2]. C’est-à-dire que le « sexe » est une véritable émergence historique. C’est une émergence, parce que c’est un niveau de réalité discursivement et technologiquement produit qui transcende les éléments atomiques dont / et à partir desquels il se constitue ; ce niveau de réalité est cependant historiquement contingent, parce qu’il est postulé par un dispositif historique (le dispositif de sexualité) pour assurer sa prise sur les éléments qui le composent.
On trouve une extension de cette thèse dans la théorie queer. C’est l’idée qu’il existe une normalisation politique des différentes combinatoires possibles entre le sexe, le genre et le désir, qui suppose leur corrélation et leur continuité dans un cadre hétérosexuel. C’est par exemple ce que Judith Butler a appelé, dans son livre Trouble dans le genre, la « matrice hétérosexuelle »[3]. La matrice hétérosexuelle est définie comme une grille d’intelligibilité culturelle, un modèle discursif, épistémique et perceptif, qui naturalise les corps et les comportements en ne les rendant possibles et pensables que dans le cadre binaire de l’hétérosexualité (binaire parce que supposant deux sexes). C’est l’identité de genre qui joue chez Butler le rôle du « sexe » de Foucault : l’identité de genre est la mise en cohérence de tous les attributs du sexe, du genre et du désir selon une logique hégémonique et normative, que Butler appelle l’hétérosexualité obligatoire.
Ce qu’il y a d’historique dans la « sexualité », c’est donc en quelque sorte, selon cette première thèse, une certaine combinatoire normative, à partir d’éléments disparates et ontologiquement distincts. On pourrait donc appeler cette première thèse – sans doute de manière un peu emphatique – l’aspect « combinatorialiste » de l’hypothèse normative.
b. Deuxième thèse. La deuxième thèse, la plus importante à mes yeux, recouvre l’idée que la psychopathologie sexuelle de la fin du XIXe siècle a produit ce que j’appellerais un doublet psychologico-érotique du comportement sexuel. Selon Foucault, la psychiatrie se dote au milieu du XIXe siècle d’un ensemble de règles de formation de ses concepts ouvrant une brèche épistémologique dans laquelle l’ensemble de ce qu’il appelle les « sciences psy » vont s’engager jusqu’aujourd’hui. Cette brèche, c’est celle de l’anomalie, dont Foucault fait la généalogie dans son cours au collège de France de 1974-75 sur Les anormaux. L’anomalie est un objet hybride, mélange de médical, de social et de juridique, ancré dans le sujet en même temps que rendant raison de ses actes, circonscrivant par là l’ensemble du sentir, du penser et de l’agir du sujet autour de sa déviance intrinsèque. La psychiatrisation des conduites socialement déviantes, notamment sexuelles, consiste donc dans un mouvement de dédoublement et de redoublement, entre l’acte et la tendance, et par conséquent entre le juridique et l’infra-juridique, le pathologique et l’infra-pathologique, là où vient se loger le pouvoir de normalisation. Selon Foucault, le décrochage qui permet ce redoublement est le concept d’instinct.
Sur le même modèle, les comportements sexuels incriminés deviennent essentiellement déviants par leur mise en intelligibilité psychiatrique, en référence à un sujet sexuel anormal, mu par un instinct sexuel pervers, des désirs déviants, des pulsions incontrôlables. A proprement parler, les perversions sexuelles ne sont en infraction envers aucun code moral ou juridique ; le seul code qu’elles violent, le seul ordre auquel elles appartiennent tout en le pervertissant est l’ordre de la sexualité. A partir du XIXe siècle, un nouveau jeu discursif vient donc non seulement criminaliser les actes et relations déviantes en les constituant comme infraction méritant punition, mais disqualifient ces relations et les sujets qui s’y engagent par le biais de tout un appareil conceptuel, discursif et épistémique qui les produit comme sujets sexuels par définition déviants, tout entiers contenus dans leur anormalité sexuelle. Ce qui est pervers, en effet, ce ne sont pas tellement des actes et des comportements que des tendances, des pulsions, des attirances, des désirs, bref, un ensemble de mouvements psychophysiologiques essentiellement irrationnels implantés au cœur du sujet, ce que j’ai appelé un doublet psychosexuel. C’est à partir de ce doublet psychosexuel que les comportements sont rendus intelligibles, comme leur conséquence : on se comporte de manière perverse parce qu’on a des instincts ou des désirs pervers, ou parce qu’on est pervers.
Pour résumer ce deuxième point, selon Foucault, la sexualité a donc un passé psychiatrique. Et par là, il ne faut pas entendre qu’elle a un moment fait l’objet d’un discours psychiatrique, mais que la manière dont la psychiatrie a formulé ses objets au XIXe siècle a contribué à faire émerger positivement cette catégorie d’expérience et de discours, comme s’établissant sur le registre phénoménologique des instincts et du désir d’un sujet psychologique, plutôt que des actes et des comportements d’un sujet juridique.
c. Troisième thèse. Le troisième aspect de l’hypothèse normative, et la conséquence des deux premiers, c’est l’idée que notre « sexualité » est essentiellement traversée par la problématique de son anormalité. L’anormalité constitutive de la sexualité, ce serait à la fois son anormalité potentielle, sa fragilité pathologique permanente, et la production effective de sexualités anormales, potentiellement psychiatrisables et effectivement psychiatrisées pour certaines d’entre elles. En d’autres termes, c’est l’idée qu’en tant que sujets sexuels, « nous sommes tous pervers en puissance », mais que « certains le sont plus que d’autres ».
La mise en relation des trois thèses que j’ai dégagées forme dans l’hypothèse normative une grille de lecture de la « sexualité » moderne, une définition de ce en quoi consiste le fait, historique, d’avoir une « sexualité ». Selon ce faisceau analytique, la « sexualité » est donc traversée par la norme : elle est normée, normative, et productrice d’anormaux.
Cette grille de lecture est bien illustrée par une définition de David Halperin, qui est un helléniste et théoricien queer travaillant sur l’histoire de l’homosexualité[4]. Il est notamment l’éditeur d’un ouvrage fort bien nommé Before sexuality, recueils d’articles sur divers aspects de l’érotisme grec antique, de l’érotisme, donc, d’avant la sexualité.
Nous avons, dit Halperin, je cite, un modèle « lourdement psychologisé de la subjectivité sexuelle qui noue ensemble le désir, ses objets, le comportement sexuel, l’identité de genre, la santé mentale, la sensibilité érotique, et enfin le degré de normalité ou de déviance, en une caractéristique de la personnalité individuante et normalisante appelé « sexualité » [5].
La plupart des chercheurs en histoire de la sexualité d’inspiration foucaldienne travaillent à partir de définitions semblables, souvent implicites. Halperin a donc le mérite d’articuler clairement son axe de recherche, et on peut considérer sa définition ainsi que sa démarche générale comme exemplaire de ce que j’appelle l’hypothèse normative.
Pour conclure cette première partie de mon propos, dans une perspective foucaldienne, l’historicité de la sexualité signifie donc trois choses. Premièrement, le fait que notre sexualité implique et recouvre tous les éléments cités par Halperin, dans la mesure où ces éléments ne sont pas essentiellement constitutifs de la sexualité mais où ils été historiquement « noués » ensemble, selon sa formule. Ensuite, le fait que cette sexualité repose sur le registre phénoménologique de l’instinct sexuel, qui est la racine psychiatrique, selon Halperin qui suit Foucault, des concepts de désir, de tendance ou d’attirance sexuelle, et non sa racine naturelle. Enfin, le fait que notre sexualité est normative au sens psychopathologique, d’une part parce qu’elle se place elle-même sur l’axe de la normalité et de la déviance et d’autre part parce qu’on peut, en tant que sujet, être médicalement disqualifié sur la base de notre sexualité, tout ceci ayant émergé au XIXe siècle.
- Critique de l’hypothèse normative
Il y a beaucoup d’éléments dans cette grille de lecture, tant d’éléments à vrai dire que je ne pourrai pas aujourd’hui leur consacrer le développement qu’ils méritent. Je laisserai donc de côté l’aspect « combinatorialiste » de l’hypothèse normative, pour me concentrer à présent sur les deux derniers aspects, qui sont directement liés à l’histoire du concept de perversion.
Ce faisant, je laisse donc également de côté la problématique de l’identité sexuelle et du genre. Non seulement ce sont des questions bien trop complexes pour les traiter en si peu de temps, mais il s’avère que ce sont aussi ces questions qui saturent le champ de l’histoire de la sexualité. L’apport des études féministes, gays, lesbiennes et queer à l’histoire de la sexualité est remarquable, et ces études ont certes poursuivis et prolongé plus que tout autre la critique foucaldienne de la sexualité, mais elles posent et impliquent aussi des questions spécifiques, nommément, la construction de la masculinité et de la féminité, de l’hétérosexualité et de l’homosexualité.
En laissant ces questions de côté, je ne prétends pas qu’elles sont secondaires, mais qu’elles constituent un axe de lecture déterminé, qui ne doit pas nécessairement fournir la base de toute histoire de la sexualité. En effet, dans la mesure même où la sexualité est un champ multiple et complexe, il existe essentiellement des histoires de la sexualité, qui se croisent et se complètent.
Mon histoire de la sexualité, si je puis m’exprimer ainsi, est également déterminée par un certain axe de lecture, qui concerne, comme je l’ai dit en introduction, le rôle que l’émergence des perversions a joué selon moi dans la sexualité moderne, et donc ce que j’appelais sa valeur épistémologique.
Ma critique de l’hypothèse normative n’est donc pas un règlement de compte, et il ne s’agit pas de critiquer les hypothèses foucaldiennes et post-foucaldiennes sur mon corpus, pour leur opposer les miennes. Cet exercice ne serait pas très intéressant, mais il manquerait surtout sa cible, dans la mesure où la méthode généalogique ne s’occupe pas tant de la vérité historique que de la fiction critique.
Il faut en effet prendre Foucault au sérieux lorsqu’il affirme que d’une certaine manière, il sait très bien que ce qu’il dit n’est pas vrai, qu’il pratique une sorte de fiction historique, à prétention critique plus que véridique[6]. Dans une conférence devant la société française de philosophie en 1978, intitulée « Qu’est-ce que la critique ? », Foucault soutient qu’il s’agit dans l’attitude critique de « se faire sa propre histoire », de fabriquer comme par fiction l’histoire qui serait traversée par la question des rapports entre savoir, pouvoir et assujettissement. Les concepts de savoir et de pouvoir, rappelle souvent Foucault, n’ont d’autre rôle que méthodologique : « il ne s’agit pas, dit-il dans la même conférence, de repérer à travers eux des principes généraux de réalité, mais de fixer en quelque sorte le front de l’analyse, le type d’élément qui doit être pour elle pertinent ». L’enjeu de cette analyse historico-philosophique n’est pas, en outre, de pure érudition historique, mais fondamentalement critique : il s’agit, pour reprendre les termes de Foucault, de faire une « ontologie historique de nous-mêmes ».
Le fait de « se faire sa propre histoire » peut-être donc pris en deux sens : d’une part, il s’agit de dessiner les instruments et les moyens de l’enquête historique, loin des contenus historiques et philosophiques prédéterminés, traditionnels ou méthodologiquement assignés à l’un ou l’autre champ, et qui concerne ici les rapports du pouvoir, du savoir et du sujet ; et d’autre part, il s’agit, dans la pratique de l’histoire, de provoquer une interférence entre notre réalité, et ce que nous savons de notre histoire passée, en montrant que ce que nous sommes dépend de conditions de possibilité historiques déterminées. Position complexe, donc, de l’entreprise foucaldienne comme fiction, qui est à la fois historique et politique, épistémologique et critique.
Ce que j’appelle l’hypothèse normative est une fiction de ce genre, et constitue par conséquent un certain biais de lecture, non au sens d’un biais méthodologique, mais au sens d’un biais culturel. Ce n’est pas une mauvaise méthodologie aboutissant à des résultats erronés, mais un point de vue culturel et politique sur l’histoire, rendu problématique par le fait même que c’est de notre propre histoire qu’il est question. Or le fait que ce point de vue soit revendiqué comme tel n’implique pas forcément qu’il objective l’ensemble des évidences sur lesquelles il fait fond.
Je fais ici référence aux catégories implicites avec lesquelles travaille le chercheur, qui, si elles ne font pas l’objet d’un travail critique, sont importées dans les textes, et rendent invisibles le fait qu’elles sont bel et bien historiques ; et la plupart du temps, ces catégories sont précisément celles que l’on partage avec l’espace historique qu’on analyse.
Lorsque je dis que l’hypothèse normative est un biais de lecture, je n’entends donc pas le fait que c’est une hypothèse de lecture erronée, reposant sur des présupposés discutables, ou débouchant sur une aporie politique. Par là j’entends le fait qu’en vertu, précisément, de la méthodologie employée, des présupposés philosophiques posés, et des objectifs politiques poursuivis, l’histoire foucaldienne et post-foucaldienne de la sexualité sous-détermine l’historicité du concept de perversion sexuelle, en surdéterminant certains aspects du corpus. La faute, selon moi, au fait que c’est la norme qui constitue le front de l’analyse, ce qui implique la surdétermination de la question de la normativité sexuelle par rapport à toute autre question.
Ce qui est plus précisément en cause, c’est la définition du concept de perversion à partir de laquelle l’hypothèse normative fonctionne. Cette définition contient un ensemble d’implicites, et laisse donc hors champ historique certaines dimensions du concept de perversion. Cela conduit à un écueil majeur, affectant à la fois la capacité à décrire le corpus et, ce qui est plus inquiétant, le potentiel critique de l’histoire de la sexualité.
Ce qui me gène dans l’hypothèse normative, c’est que l’historien n’y envisage le concept de perversion que du point de vue la normativité qu’il instaure, qu’il rend possible et dont il est la marque : dans la mesure où il émerge dans un contexte médical, sous la forme d’une maladie, le concept de perversion sexuelle n’aurait d’effectivité que dans un geste de « pathologisation de la sexualité », de psychiatrisation du plaisir et du désir sexuel.
Or je soutiens une position que l’on estimera volontiers paradoxale, mais qui justifie sans doute ma critique de l’hypothèse normative : l’idée que le concept de perversion sexuelle n’est pas un concept essentiellement psychiatrique ou psychopathologique. Par concept psychopathologique, je n’entends pas seulement un concept d’origine psychopathologique, issu de la psychopathologie en tant que région déterminée du savoir. J’entends un concept prenant sens au sein d’un réseau de concepts n’ayant leur place et leur fonction qu’à l’intérieur d’un discours de type psychopathologique.
La première occurrence positive du concept de perversion sexuelle a bien lieu dans la psychiatrie de la seconde moitié du XIXe siècle. Tous les concepts modernes de sadisme, de masochisme, de fétichisme, de pédophilie, et même d’homosexualité, sont également directement issus de certaines problématisations de comportements sexuels qui n’avaient jamais eu lieu dans aucun discours. Cet ensemble de nouveaux concepts, ou plutôt le nouvel espace conceptuel qu’ils dessinent et au sein duquel ils prennent et font sens, ont affecté durablement ce que nous appelons « sexualité » d’une certaine manière, dont il faut faire l’histoire, l’épistémologie et la critique. Ceci concerne les transformations dans le savoir qui l’ont rendu possible, et concerne donc également les conditions de sa répétabilité/répétition, ou de sa consolidation, si l’on veut.
Or, selon les premiers résultats de mes recherches, ce nouvel espace conceptuel (que l’on peut appeler l’espace conceptuel de la perversion), ne fait que croiser celui de la psychiatrie et de la psychopathologie. Il prend ses conditions de possibilité en deçà de la formulation d’un domaine médico-psychologique de la sexualité et diffuse au-delà.
Il ne s’agit pas seulement de l’affirmer mais de le montrer, au travers d’une analyse comparative de cet espace conceptuel et des espaces conceptuels antérieurs.
Nul besoin de préciser qu’il faudra tout l’espace de ma thèse (et plus encore) pour satisfaire cette condition – mais je vais tout de même en dire quelques mots aujourd’hui.
Dire que la catégorie de la sexualité est moderne et dépend de conditions de possibilités discursives déterminées revient à se donner un critère d’identité et d’altérité épistémologique. La définition d’une sexualité « moderne » n’a en effet de sens que sur le fond de la différence qui existerait entre cette sexualité et, disons, une sexualité pré-moderne, dont il faut également préciser les caractéristiques, et qui n’aurait qu’un rapport catachrétique avec notre sexualité. En plus de poser un diagnostic, qui fait que c’est ainsi que se caractérise notre sexualité, et que c’est dans cette mesure que notre sexualité se distingue de toute autre, on se dote ainsi d’un outil heuristique pour le travail épistémologique. C’est-à-dire qu’on se dote de critères qui permettront de déterminer les occurrences pertinentes au sein d’un corpus, en faveur ou en défaveur de la présence de notre concept de sexualité, ce que j’ai appelé un critère d’identité et d’altérité épistémologique.
Pour résumer le propos, si les énoncés sur la sexualité sont historiques alors on peut montrer leur émergence au travers de l’analyse de conditions de possibilité discursives déterminées, en l’occurrence, psychopathologiques. Inversement, si les énoncés sur la « sexualité » sont historiques, on peut montrer l’absence de ces énoncés au sein des discours antérieurs, où ils n’ont pas lieu d’apparaître, mais qui rendent quant à eux d’autres énoncés possibles, qui nous sont alors étranges ou étrangers, parce qu’ils sont soutenus par des systèmes conceptuels avec lesquels nous avons rompu.
Nous avons donc besoin d’un critère de ce qu’on appelle « perversion sexuelle », une définition diagnostique et heuristique, assez spécifique pour permettre d’affirmer qu’il émerge bien au XIXe siècle, et qu’il reste une catégorie discursive et expérientielle effective de la sexualité moderne. Il faut donc une définition assez fine pour caractériser le concept tel qu’il est spécifiquement et pour la première fois forgé dans la psychopathologie sexuelle de la fin du XIXe siècle, et assez large pour prendre en compte à la fois les divergences théoriques à son propos et ses transformations ultérieures. Au delà des divergences théoriques, et même a partir d’elles, il faut donc définir le fond commun sur lequel elles se découpent et se dispersent, niveau que Foucault appelle le niveau archéologique, et auquel je préconise de revenir. Selon la méthodologie foucaldienne, ce fond commun ne sera donc pas d’ordre théorique, mais concerne les règles suivies par le discours : ce sera une certaine manière de découper, de classer et de hiérarchiser les phénomènes, ou, pour reprendre Foucault plus littéralement, une certaine modalité de connaissance, un certain mode de formation des concepts, de définition des objets pertinents pour l’analyse. Autrement dit, il s’agit de voir comment fonctionne le concept de perversion sexuelle et le champ conceptuel auquel il est associé, dans un type d’énoncés particuliers.
- La perversion ou les perversions ?
Il faut donc se demander comment la psychopathologie s’est donné ses objets, ou comment elle s’est donné la « sexualité » pour objet, pour produire à la fois la catégorie des perversions sexuelles et les différents types de perversion, en tant que ces catégories sont récentes et ont pénétré durablement la problématisation des comportements sexuels.
On peut en effet distinguer deux aspects du concept de perversion : d’une part, un aspect psychopathologique, c’est-à-dire le fait qu’il s’agit d’une maladiepsychosexuelle, qui s’oppose à la santé sexuelle érigée en norme ; et d’autre part, un aspect psychocatégoriel, c’est-à-dire le fait que ce que l’on appelle des « perversions sexuelles » est un ensemble de types de sexualités, de désirs ou d’attirances sexuelles.
Appelons le premier aspect l’intension du terme de perversion, et le second aspect l’extension du terme. L’intension du terme de perversion concerne donc les propriétés ou prédicats qui appartiennent au concept psychiatrique de perversion, qui sont des caractéristiques nosographiques et symptomatologiques. C’est un ensemble de critères permettant de déterminer quels sont les objets qui peuvent compter comme maladies psychosexuelles. La détermination épistémologique de cet aspect du concept relève par conséquent l’épistémologie de la psychiatrie. L’extension du terme concerne quant à elle le sadisme, le masochisme, le fétichisme, la pédophilie, bref, des types de désirs ou d’attirance sexuelle pour des objets particuliers. Or c’est de ce deuxième aspect du concept de perversion que je veux, moi, faire l’histoire.
A proprement parler, dans l’hypothèse normative, il n’y a pas de différence entre l’intension et l’extension du concept de perversion : le sadisme, le masochisme, le fétichisme, l’homosexualité, sont précisément les noms psychopathologiques de types de sexualité et d’attirances sexuelles, qui sont par là disqualifiés en termes médicaux. Dans l’hypothèse normative, le terme de « perversion » est donc à la fois un concept, organisateur en termes épistémologiques, et une valeur, opératoire en termes de normalisation politique. Pour utiliser un néologisme, le concept de perversion apparaît ici comme un « concept pathologisant », c’est-à-dire un concept dont la formulation même est un vecteur normatif, puisqu’il est psychopathologique.
Néanmoins, nous évoluons ici sur le terrain ontologico-historique, et il ne s’agit pas de soutenir que le sadisme, le masochisme, le fétichisme ou tout autre type de sexualité sont des catégories naturelles, auxquelles la psychiatrie fait référence en affirmant qu’elles sont des maladies. Ce ne sont pas des descriptions des comportements sexuels, mais une certaine problématisation ou mise en série, ou tout simplement des concepts. Ma distinction entre intension et extension décale donc leur acception philosophique et logique traditionnelle. Je dirais même que leur utilisation est ici pervertie par l’approche foucaldienne de la vérité, qui est aussi la mienne, et qui sabote la distinction entre concept et référence, en faisant précisément l’histoire des concepts qui permettent de circonscrire des objets. Ce qui intéresse Foucault, ce ne sont pas des choses, mais ce qui fonctionne comme chose dans un type de discours déterminé. Pour reprendre une formule de Paul Veyne, la conviction de Foucault, qui est aussi la mienne, est que « sans concepts, on ne voit rien ».
Ce que j’appelle l’extension du concept de perversion dépend donc également de conditions de possibilités discursives déterminées, qui, selon moi, ne sont pas seulement psychopathologiques, et qui ne sont donc liées ni à l’épistémologie de la psychiatrie, ni à la question de la transformation des modes de disqualifications sexuelles. Ces conditions de possibilité sont plutôt liées à une analyse que j’appellerais psychocatégorielle des comportements sexuels, qui peut être définie une certaine mise en série phénoménale, une certaine problématisation typologique des comportements sexuels, qui par là deviennent conduites typiques. Cela consiste par exemple à définir le sadisme, le masochisme, le fétichisme, l’homosexualité, la zoophilie, la pédophilie, le voyeurisme, le frotteurisme, bref, l’ensemble de ce que l’on appelle des perversions sexuelles, comme un ensemble de types d’attirances sexuelles pour un objet x, particulier à chaque « perversion ». En ce sens, les perversions sexuelles ne sont pas uniquement, en termes de leur valeur épistémologique, des maladies de la sexualité en un sens psychiatrique, mais des possibilités sexuelles et érotiques, ordonnées selon l’ordre de la sexualité. Or, avec la grille de lecture normative, ces possibilités érotiques sont bien comprises comme l’extension du concept psychiatrique de perversion, comme l’ensemble des objets qui tombent sous la classe perversion maladive, en tant que ce sont elles qui sont la cible de la disqualification médicale.
Mais l’important dans l’approche typologique est qu’elle reste neutre quant à la nature déviante des x en question, et par conséquent quant à la nature pathologique de l’attirance sexuelle pour ces objets. C’est donc ici que se joue l’écueil de l’hypothèse normative : c’est cet aspect de l’histoire de la perversion qu’elle sous-détermine, et qu’elle reprend par conséquent à son compte. Schématiquement, il n’a pas suffit à la psychiatrie de psychiatriser la sexualité pour problématiser les comportements comme résultant d’une attirance spéciale pour un ensemble d’objets spécifiques ; et inversement, il ne suffit pas de dépsychiatriser les perversions, de mettre la charge normative et pathologique du concept psychiatrique de perversion à distance, pour sortir de l’espace conceptuel du XIXe siècle. Ceci n’a pas valeur qu’épistémologique, mais diagnostique et donc critique : en sous déterminant les conditions de possibilité de ce concept de perversion, l’hypothèse normative sous-estime à la fois les transformations dans le savoir qui l’ont rendu possible, et les transformations qui permettront de faire fonctionner la sexualité sur un autre registre.
Dans la perspective de l’histoire de la sexualité comme normée et normative, et pour dire les choses de manière schématique, la psychopathologie sexuelle prendrait le relais des disqualifications morales ou juridiques des actes contre nature ou du libertinage. Ces disqualifications ne reposaient pas tant sur la description et l’évaluation psychopathologique des désirs et des penchants sexuels, que sur la position sociale ou le statut marital des sujets, ou encore sur l’évaluation morale ou juridique de la conformité des actes sexuels avec la loi morale ou la loi naturelle.
Le problème majeur que pose cette grille de lecture concerne la manière dont elle conduit à concevoir le passage d’une problématisation à l’autre. Beaucoup de chercheurs contournent le problème en comparant des corpus temporellement très éloignés, à propos desquels la question de la transition ne se pose donc pas. C’est le cas de Halperin, qui oppose la définition antique de l’érotisme à la définition contemporaine de la sexualité, que deux millénaires séparent. J’ai quant à moi choisi d’analyser in situ l’émergence du concept de perversion sexuelle. Mon corpus est donc constitué du discours médical, aliéniste et psychiatrique sur la sexualité sur une période que l’on peut appeler le long XIXe siècle, qui s’étend des années 1790 aux années 1910. Ce corpus présente deux avantages : à la fois il offre deux états distincts d’un discours de type médical, l’un où le concept de perversion est absent et l’autre présent, et il constitue un champ discursif unique subissant des transformations successives, dont l’analyse permet de déterminer les conditions de l’émergence du concept.
Or, à la fois à l’origine et dans le destin du concept de perversion, c’est-à-dire aux deux extrémités du corpus que je me donne, on trouve une sorte de décalage épistémologique, entre d’une part la nosographie et la symptomatologie de la perversion, ce que j’ai appelé l’intension du terme, et d’autre part la clinique et la typologie des perversions, l’aspect psychocatégoriel du concept.
Si je distingue la perversion et les perversions, c’est donc parce qu’il existe, dans le corpus que je me donne, des maladies psychosexuelles qui ne sont pas des types d’attirance sexuelle, et des perversions sexuelles qui ne sont pas pathologiques.
Premièrement, le fait est que l’on trouve la catégorie des perversions sexuelles dès le tout début du XIXe siècle, notamment dans les travaux de François Broussais, qui décrit un ensemble de « perversions du besoin instinctif de la génération » en 1828. Cette première perversion correspond à la définition minimale de la perversion sexuelle que l’on se donne suivant des critères nosographiques, mais ne recouvre pas la même extension que notre concept de perversion, celui dont on veut faire l’histoire. Elle désigne par contre des types de pathologies sexuelles tout à fait classiques à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle : la nymphomanie, le satyriasis, l’érotomanie et le priapisme.
Toutes ces pathologies sexuelles sont en fait situées sur un axe quantitatif : elles constituent un débordement, une exagération, une fureur, une permanence de l’excitation sexuelle et/ou de l’emportement amoureux, qui contreviennent diversement à l’exercice normal de la fonction sexuelle. Elles constituent donc bien un fonctionnement perverti de l’instinct sexuel, ce qui justifie leur dénomination de perversions; mais à proprement parler, elles ne constituent pas une déviation de l’instinct sexuel, ce qu’on appelle une perversion au sens strict de perversion « qualitative » d’une fonction. Or c’est bien le fait pour l’instinct sexuel d’être dévié de son but normal, qualitativement altéré, qui fonde la possibilité de penser les divers objets vers lesquels il va être dévié. C’est ce qu’on pourrait appeler un opérateur de dispersion. Pour faire émerger le concept de perversion sexuelle, certes faut-il définir l’instinct et les désirs comme le lieu de la perversion, mais il faut aussi définir le registre sur lequel cet instinct fonctionne.
Or depuis la fin du XVIIIe siècle et jusqu’au milieu du XIXe siècle, la compréhension médicale de la sexualité restera globalement soumise au régime de l’excès : durant cette période, même la pédérastie et les pratiques des libertins sont en dernière analyse rattachées à l’excès, soit de l’instinct sexuel, soit des actes antérieurs qui mènent une sensibilité émoussée à des plaisirs débauchés, soit de la masturbation. Au sein de ce large corpus, nulle part n’émerge la possibilité pour un sujet d’être affecté de manière différentielle par des objets sexuels spécifiques, dans la mesure où cette affection suscite une attirance ou un désir spécifique pour ces objets.
Inversement, la psychopathologie sexuelle subit un certain nombre de transformations au cours des années 1890, et se scinde en au moins deux types d’approches, qui reproduisent ce décalage épistémologique dont j’ai parlé. (C’est sur ce deuxième décalage que je voudrais insister, parce qu’il montre que le critère normatif n’est ni nécessaire ni suffisant pour circonscrire le concept de perversion.) La première approche, donc, est strictement psychiatrique et médico-légale, fortement influencée par la théorie de la dégénérescence et la théorie des obsessions et des impulsions. Dans ce cadre, les perversions sexuelles sont rabattues sur la symptomatologie des phobies, des obsessions, des impulsions et des addictions, et toute dimension érotique est évacuée au profit d’une symptomatologie commune : angoisse précédant l’acte, passage à l’acte impulsif et soulagement consécutif à l’acte. La seconde approche est quant à elle nourrie de l’anthropologie et de la zoologie, et forme la condition de possibilité d’une première sexologie. (Même si je n’ai pas aujourd’hui les éléments qui permettent de le montrer, je peux cependant former l’hypothèse que c’est sans doute le cas de la jeune psychanalyse). La particularité de ce second type d’approche réside donc précisément dans une dépsychiatrisation des perversions sexuelles : ici, c’est la dimension pathologique des perversions est évacuée, au profit d’un approche anthropologique de la variation sexuelle. Les perversions deviennent en effet des variantes naturelles de la sexualité humaine et de l’homme en tant qu’espèce, qui est d’ailleurs défini comme ayant naturellement besoin de cette variété sexuelle. Le sadisme, le masochisme, le fétichisme, l’homosexualité, la zoophilie, la pédophilie et de nombreuses autres perversions sont donc définies comme des excentricités, des goûts, des variations, des tendances éparses de la fonction sexuelle : en d’autres termes, elles sont relativisées, et distribuées au travers des siècles, des âges et des continents. Les perversions, n’est-il pas rare de lire dans ce corpus, ne sont pas toujours pathologiques.
L’intéressant est que dans ce second aspect du corpus, les auteurs continuent de parler des perversions sexuelles, de ces catégories à l’origine cliniques, et se mettent même en devoir d’en inventer d’autres (ainsi naissent d’étranges noms de baptême, qui sont tous formellement forgés sur le même modèle : excitation sexuelle ressentie à l’idée de x, attirance sexuelle pour un objet x). Parallèlement, ils insistent sur la nécessité de dépsychiatriser les perversions, qui ne sont pas pathologiques, mais bien anthropologiques. L’intension des concepts de perversion est décalée par rapport à la psychopathologie. Autrement dit, dans ma perspective, ce discours fonctionne à partir du même espace conceptuel, sans la référence psychopathologique.
Conclusion
Pour m’acheminer doucement vers une conclusion, et même pour conclure, je dirais que mon propos général est donc que l’ensemble des problématisations psychopathologiques et non psychopathologiques de la sexualité se mettent, à un moment déterminé du XIXe siècle, à fonctionner à partir d’un même espace conceptuel, que j’appelle l’espace conceptuel de la
perversion, et qu’il s’agit de décrire dans ma thèse. Ce nouvel espace conceptuel rend possible ou participe d’un nouveau jeu discursif sur la sexualité.
L’idée est que ce nouveau jeu discursif est indépendant de la question de la disqualification des sexualités, et donc des conditions de leur requalification, et qu’il redessine par conséquent les conditions dans lesquelles on peut produire des contre-discours, qui sabote les effets réels du dispositif de sexualité. Car c’est bien encore le dispositif de sexualité qui fonctionne, sans qu’on s’en aperçoive, au sein des histoires de la sexualité qui reprennent à leur compte l’espace conceptuel de la perversion. En remettant en cause les modes historiques de disqualification des sexualités au travers de l’histoire, l’historien entretient un rapport non critique et non problématique avec ses propres concepts de sexualité, avec ses propres références, et reconduit en quelque sorte un hors champ historique.
Or la sexualité est toute entière histoire. L’horizon d’une telle critique n’est cependant pas de retrouver une certaine objectivité, qui permettrait d’annuler notre propre position de sujets historiques et permettrait d’appréhender une altérité radicale dans toute sa positivité. L’altérité que l’on cherche – et trouve par conséquent – ailleurs, avant, n’est toujours qu’une altérité à ce que nous percevons comme étant positivement nous-mêmes. En un sens, toute histoire de la sexualité se borne à n’être qu’un miroir tendu devant nos propres préoccupations, dont le seul effet déstabilisant est qu’il est un miroir déformant. Sans doute le projet même d’une histoire de la sexualité, comme chantier universitaire, littéraire, philosophique collectif, provient-il du sentiment qu’il se joue, dans cette « sexualité », autre chose que le plaisir. Ce qui, si l’on se souvient de la leçon de Foucault, est définitivement une idée moderne.
[1] David Halperin, Saint Foucault (1995), trad. Didier Eribon, Paris, EPEL, 2000, p. 71
[2] Michel Foucault, Histoire de la sexualité, t. I, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 201.
[3] Judith Butler, Trouble dans le genre (1999), trad. Eric Fassin, Paris, La Découverte, 2005, p. 66.
[4] Auteur de nombreux ouvrages, dont le méthodologique Saint Foucault (1995, trad. Didier Eribon, Paris, EPEL, 2000) il est aussi éditeur du bien nommé Before Sexuality: The Construction of Erotic Experience in the Ancient Greek World (éd. avec John J. Winkler et Froma I. Zeitlin, Princeton, Princeton University Press, 1990.
[5] David Halperin, “Forgetting Foucault: Acts, Identities, and the History of Sexuality”, Representations, No. 63 (Summer, 1998), pp. 93-120, ici pp. 96-97.
[6] « Je pratique une sorte de fiction historique. D’une certaine manière, je sais très bien que ce que je dis n’est pas vrai. » Michel Foucault, « Foucault étudie la raison d’État », Dits et Ecrits II, Paris, Gallimard, 2001, pp. 256-260.
