Ils débarquent à plusieurs

  • Publié
  • 3 minutes de lecture

Ils débarquent à plusieurs, au métro Charonne. Ils y sont comme chez eux, à voir la manière dont ils se répartissent dans l’espace. Ce soir la ligne 9 n’est pas bondée, mais on est suffisamment serrés pour que mon coude chatouille celui de ma voisine, qui me toise chaque fois que nos peaux se touchent. Ils sont quatre, évoluent en bande. Lui s’est directement calé contre les strapontins collés au mur, en équilibre sur un pied, ses chaussures de sécurité luisent puissamment. Les bras croisés, il mâchouille son chewing-gum en faisant jouer son alliance en or, et se laisse tranquillement trimballer le long de la courbe qui mène à Nation.

Accrochée à son blouson vert kaki, une grosse Noire rit juste sous son nez. Elle rit à gorge déployée, frappe le torse de l’homme de ses mains potelées, balance sa tête en arrière à se dévisser le cou. Deux autres sont calés à l’opposé, masqués par un groupe de touristes à tête blonde. Elle s’accroche à l’homme dans un geste presque amoureux, sans que jamais leurs regards ne se croisent. Langoureusement cramponnée à sa veste, elle lui glisse à l’oreille des mots qui resteront entre eux. Sous ses sourcils dessinés d’un trait noir épais, vissés dans leur fente, ses yeux ne rient pas, malgré le large sourire qui lui fend le visage. Ceux de l’homme non plus. Impassible, il promène son regard sur les passagers, l’air d’un flic en pleine filature. La femme glousse d’un rire inaudible, comme ventriloquée par l’infernal vacarme métallique. Elle se trémousse et transpire, scandaleusement moulée dans son uniforme kaki. Sur leur bras, un écusson de la RATP indique « CSA » : contrôle, sécurité et assistance.

« Tu es un véritable salopard ! » qu’elle crie, elle répond à quelque chose qui s’est perdu dans le hurlement de la rame. « Elle tient le manche ! » lance l’homme sans sourire. Il a décroisé les bras, il joue avec le scratch qui orne la poche de son blouson, son crâne rasé luit sous les néons blafards. A chaque station les strapontins claquent, un ado chevelu marmonne un semblant d’anglais, planqué sous son gros casque.

À Robespierre, la grosse femme se jette sur les doubles portes et soulève violemment le loquet. Trop tard, le train repart ; les quatre se dévissent la tête, collés contre la vitre sale et griffonnée, pour apercevoir « Pascale », une « clocharde », qu’ils l’appellent. Ils constatent : « Elle est couchée ». « Elle doit être bourrée » – ils ricanent. Ils rient franchement : « elle pisse sur elle ! » La grosse femme conclut : « moi, je la touche pas, avec ou sans gants ! ».

Le conducteur annonce le terminus d’une voix lasse et monocorde. Ils ont déjà ouvert les portes et descendent en marche, encadrent et escortent presque notre descente. L’homme s’est calé à droite, la femme à gauche. Elle tripote le boitier blanc qui pend de sa ceinture. Au dessus de nos têtes, à mesure que la rame se vide de son air étouffant et de ses voyageurs, ils échangent quelques mots. « C’est triste, elle est jeune, à peine 32 ans », soupire la grosse femme. « Elle est de plus en plus maigre, lâche l’homme dans un bâillement. C’est sûr qu’elle va mourir dans pas longtemps. »

Profil Mademoiselle A.
Mademoiselle A.

Laisser un commentaire