Clown assez flippant

[Blog] Antituto maquillage: une ode fascinante au mauvais goût

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Article initialement publié sur http://www.lexpress.fr (l’original est sur abonnement)

Sauf qu’en 2013, Instagram et TikTok, ça existait pas. Du coup, j’ai tout mis à jour par là >>>> LIEN NOUVEL ARTICLE

Quand j’ai découvert le maquillage, c’est-à-dire la possibilité de se peindre littéralement le visage (oui, oui, avec des pinceaux) avec des produits achetés dans le commerce, j’ai plongé dans un gouffre à la fois financier et chronophage.

Financier, d’abord : ma dernière acquisition m’a coûté pas moins de 25 euros, et se présente sous la forme d’une boite design d’un noir sobre, de 5 cm x 4 cm pour 2,2g de fard. Autant dire, 1,25 euros le centimètre carré et 11 euros le gramme. A ce prix-là, j’en mets de manière tellement parcimonieuse que je compte bien me faire enterrer avec.

L’investissement ne serait pas total sans compter les pinceaux, bien sûr, puisqu’il n’est pas question d’étaler la précieuse poudre avec ses doigts boudinés : jusqu’à 40 euros LE pinceau, chez Giorgio Armani, mais qui permet tellement bien de déposer un incomparable voile de couleur sur toute la paupière !

J’ai pour ma part opté pour la fonction « trier par ordre croissant », qui m’a permis de ne pas m’amputer d’un bras (les deux sont utiles pour un smokey eye correct).

Chronophage ensuite. Le maquillage, c’est comme la coloration capillaire : c’est un art, une science, une technique. Il faut apprendre, y passer du temps, y consacrer de l’énergie. N’en déplaise aux pourfendeurs des activités dites féminines, censément superficielles, c’est l’équivalent esthétique de la cuisine.

La colorimétrie, par exemple (savoir décrypter les conditions d’application d’un blond foncé glacé 6.01 sur un blond doré cendré 7.31), c’est un savoir théorique, physicochimique, ni plus ni moins, de même que le maquillage nécessite des connaissances anatomiques (paupière mobile, coin interne/externe, creux large/fin) et une connaissance technique quasi picturale (couleur en aplat ou fondues, couleurs hiérachisées foncée, moyenne et claire).

encyclopédie-gratuite.fr

La mise en pratique nécessite des instruments appropriés, identifiés et numérotés, aux fonctions précises (pas moins de 17 genres, pour appliquer, estomper, illuminer, sculpter, intensifier), et, soyons honnête, une bonne dose de coton démaquillant.

Bref, se maquiller demande un savoir, un savoir-faire et une compétence certaine.

Alors pour perfectionner son art, éviter les catastrophes plus ou moins graves (= résultat grotesque, ce qui chez moi est devenu un véritable genre), et tout simplement découvrir l’immensité des possibilités esthétiques de mes petits pinceaux, je me suis récemment mise à l’exploration passionnée des tutoriels makeup.

En guise d’introduction, on peut aller voir ce superbe smokey eye de ma performeuse préférée, la magnifique québécoise Jude G:

De « tuto makeup », Internet en regorge. Que dis-je, en déborde, en dégueule : plus de 630 000 000 résultats actuellement recensés.

Concrètement, ce sont des performances face caméra, de quelques minutes à un bon quart d’heure, proposant aux abonné(e)s de la chaîne un ensemble de conseils et de démonstrations de maquillage, faites par des internautes passionnées.

Présentation détaillée des produits, conseils pour l’application, explications des bases et des subtilités du maquillage : les tips varient du simple au complexe (de l’étirement stratégique du coin de l’oeil jusqu’à la pose de scotch pour délimiter la zone), et la maîtrise, du comique au quasi professionnel. Bon, au fond, deux traits caractérisent le tuto makeup. Le premier est la possibilité d’assister à un parfait avant/après, et de mesurer le travail que représente un maquillage quotidien pour des centaines de milliers de femmes. Le deuxième, c’est un inaugural « salut les fiiiiillles! » (on accentue bien le i, comme dans « hystérie »). Bref, si l’on compile ces 638 000 000 vidéos en comptant un temps moyen de huit minutes pour chacune, on peut aisément passer 9705 ans devant youtube.

Antituto Makeup une ode au mauvais goût

Au nombre de ces innombrables tutoriels, on trouve cependant ceux qui me fascinent depuis quelques jours : les anti tuto makeup. « Tout ce qu’il ne faut pas faire en maquillage », « faux-pas maquillage » : un ensemble de performances ironiques face caméra, tout comme un vrai tuto, excepté que dans celui-ci, il s’agira de manier l’antiphrase, l’hyperbole ou la litote pour donner des conseils à rebours des normes classiques.

Résultat : le discours produit dans ces vidéos sonne étonnamment comme un véritable « discours terroriste » des normes esthétiques mainstream, mieux, un contre-discours venant dynamiter les normes du bon goût.

Avec un maître mot : « c’est pas grave ».

Pris littéralement, ces discours sont proprement libérateurs et punkrock.

Soit un cocktail qui a tout pour me plaire.

Extraits.

« Je ne trouve pas mon pinceau … c’est pas grave, je vais le faire au doigt. J’applique grossièrement, ça déborde, c’est pas grave, on s’en fiche, on va avoir l’air naturel… »

« Je ne mets pas d’anticerne, ni de poudre, j’ai des boutons, ils font partie de moi, et puis c’est un maquillage naturel… les boutons, ne les cachez pas … pourquoi s’embellir, acceptez-vous comme vous êtes. »

« Le fond de teint, si vous ne voulez pas en mettre, ne le faites pas, pourquoi s’embêter … Bon, moi, j’en mets un peu, je laisse une belle démarcation… surtout il ne faut pas étaler … ça ne sert à rien … Si ça fait des paquets, si ça déborde, si ça fait des chutes, c’est pas grave. »

« J’utilise le même crayon pour tout … ça fait faire des économies. »

« Le plus important, c’est le bien-être. Je suis heureuse, il fait beau, aujourd’hui je vais pouvoir me promener sans me prendre la tête. Je me sens bien dans ma peau. Il faut penser à soi et prendre soin de vous. »

Et le résultat esthétique n’est pas sans rappeler le punkrock déjanté d’une Nina Hagen.

Jugez par vous mêmes, sur les chaînes de Pandora ou de ma préférée, Magali Beautéblog Bertin (à ma prochaine soirée, sans ironie aucune, je testerai son maquillage, qui reste parmi mes préférés).

Ma fascination demeure collée à l’ironie décalée de ces filles qui, sans le savoir, se moquent d’elles-mêmes et de tout ce que le bon goût leur enseigne. Peinturelurées comme des guerrières du mauvais goût, je les trouve personnellement mille fois plus belles.

Quittons nous sur les collages punk féministes de l’artiste Linder, réalisés à partir de 30 ans de mauvaise publicité :

Profil Tiffany P.
Tiffany

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