Les_animaux_vivants_du_monde...Cornish_Charles-BNF

[Extrait] Chèvres et petits pékinois lécheurs de moule

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Il y a un processus de sexualisation historique (épistémologie) et une évolution de la sensibilité érotique/sexuelle (histoire de la sexualité classique).

Et ainsi une différence entre la « sexualisation » et « l’érotisation ».

Il faut en effet souligner l’historicité et la relativité culturelle de l’érotisation du corps, de soi et d’autrui. Il est clair que l’érotisme a une histoire. On peut ainsi analyser l’émergence du fétichisme et du vol fétichiste comme corrélé à l’apparition d’une culture matérialiste, des grands magasins et des bazars ; celle de l’exhibitionnisme à la proximité dans les grandes villes, en même temps que la ségrégation des classes sociales, et ce que cela a fait à la pudeur ; l’émergence du masochisme masculin à un jeu autour des rapports de domination sociale matériels et rééls (sans oublier ce que dit le personnage de Sacher-Masoch dans La Vénus à la fourrure, sur les esclaves, et sur le fait que le masochisme n’aurait pas de sens dans un pays où les rapports de domination sont réels et institutionnalisés et donc ne pourraient pas être rejoués dans un cadre érotique, et que c’est une société égalitaire ou tendant à l’égalité qui rendre possibles les jeux érotiques autour de la domination) ; et enfin l’émergence de toute érotisation violente du corps des femmes comme corrélé aux rapports de domination de genre.

(on peut poursuivre le jeu : la zoophilie dans les campagnes n’a pas le même sens que la zoophilie bourgeoise et ses petits pékinois lécheurs de moule).

C’est ce qu’on peut appeler les conditions matérielles majeures de l’essor de la clinique des perversions sexuelles, qu’on peut localiser entre l’infirmerie du dépôt et Sainte-Anne, pour les délinquants, et l’école criminologique de Lyon de Lacassagne pour les grands criminels.

Tout cela pourrait bien remettre en question, de manière très claire, ce dont Michel Foucault parle dans L’archéologie du savoir à propos de la formation des objets et des concepts : sur la logique de la découverte, et sur le fait que le langage/discours n’est pas un enregistrement de ce qui n’est pas lui et qui serait réel, etc. Ainsi, on n’a pas découvert le masochisme, qui se terrait jusque là en-deçà de la surface du psychiatriquement visible ; on n’a pas révélé le fétichisme, en publiant des lettres de patients éduqués qui jusque là gardaient pour eux leur petite manie secrète et honteuse ; mais on a pu les articuler, dans un discours lui-même articulé autour de nouvelles pratiques discursives, des éléments dispersés dont l’expérience n’a pu être complète que par le truchement de ces discours eux-mêmes.

En résumé, si l’érotisme et plus encore l’érotisation ont une histoire, une géographie, une sociologie et une anthropologie (c’est selon), il ont aussi une épistémologie : nous ferons l’analyse des conditions de possibilité de l’érotisation d’un objet, plutôt que d’un corps, et d’un type de pratiques adossées à une signification, plutôt qu’à un ensemble de sensations, et les localiserons dans un lieu du discours inattendu, la psychopathologie sexuelle. Et c’est cela, l’effet de sexualisation historique de la psychopathologie sexuelle.

L’érotisme et l’érotisation ont par ailleurs une politique : entendons par là la recherche queer de désirs et de plaisirs décloisonnés du continuum sexe-genre-sexualité, la politisation des désirs et des plaisirs et des corps et des âmes, soit l’innovation que constituent les pratiques S/M, entendues comme l’invention de « nouvelles possibilités de plaisir en utilisant certaines parties bizarres de leur corps ».

Profil Tiffany P.
Tiffany

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